Giney Ayme vu par le poète Serge Pey

 

 

Giney Ayme, un chasseur des présents de l’infini
 

Giney Ayme est une porte qui marche. Une porte sans maison. Sans mur. Sans cave ni grenier.

Les pièces de sa maison ce sont les autres qui les habitent. Car cet artiste-porte en se promenant sur les chemins de la vie invite les autres à devenir aussi des portes. Giney Aimé ainsi se promène parmi nous avec ses gonds, ses serrures, ses clefs, ses planches de bois, pour dire au monde ouvrez-vous, ouvrez-moi. Nous sommes des passages nous ne pouvons parler que de passage à passage. 

Giney a un marteau pour détruire les maisons. Un marteau d’air, un marteau de musique, un marteau fait avec un morceau d’eau et de bateau. Sa guitare d’ailleurs n’est que la coque d’une barque, ses cordes des lignes et ses mains des vagues sur l’amour. 

​Sa guitare est là ouverte et cassée pendue à un crochet de boucherie. Giney joue une solea. Ses mains de verre accompagnent le poème que je dis. Ses doigts sont des crayons articulés. Il dessine, forge, sculpte le son. Giney joue comme un marin. Il hisse les voiles sur la voix des autres. Il Joue sur une forme. Une guitare est en somme une clef de sol, un huit debout troué en son centre. Un infini. Giney pourrait jouer sur l’air. Il est un guitariste d’amour. Un troubadour sans parole. Avec un drapeau transparent qui flotte dans l’air.

Giney est un poète sans écriture ou plutôt son écriture est celle des rébus, des chiens de l’air et des outils.

Il avance en lisant le monde à travers son immense cœur de carte. Car on ne peut comprendre le monde que dans le jeu du tendre. La raison n’est qu’une intelligence dont les hasards se reconnaissent à leurs masques d’effraction.

Giney Ayme avance avec ses pieds nus au milieu des tessons de bouteilles. Mais ses pieds font saigner le verre et ses souliers.

 

Giney est un calligraphe sublime des transparences et des balbutiements du vide. Assis ou debout avec son roseau et ses litres d’encre qu’il porte dans son dos comme une hotte de vendangeur, il recopie le poème et l’invente dans ses méandres d’encre noire.

Oui, un artiste-poète des transparences. Un géant dans les clandestinités de la foire des marchés où il est presque impossible de marcher. Ici nous sommes. Ici il est. Giney est un verrier du poème. Un homme du vitrail cassé. Dans sa cathédrale effondrée il fait des loupes où la poésie se regarde.

 

Giney est une marge. Il écrit sur des page où les autres n’écrivent pas. Un artiste organise toujours l’envahissement de la marge et déborde le centre. Il fait venir les banlieues de l’écriture sur les places de décision. La marge c’est aussi la manière de regarder un puits de soif depuis sa margelle de barbelés.

La marge de Giney Ayme est la rive d’un fleuve ou d’une mer. Giney regarde les fonds sous-marins depuis sa ville inconnue. Sur ses épaules sa caméra filme le monde. Les quartiers de Marseille descendent jusqu’à son doigt. Ils suivent ses escaliers et ses ex-voto. Sa caméra est un fusil témoin et amoureux qui tire des images sur ce qu’il regarde.

 

La clandestinité est une façon de regarder. Nous regardons en fermant les yeux. Nous choisissons en même temps le silence et le bruit des foules. Dans cette dialectique nous dansons. Nous sommes des secrets publics. Giney appelle et chante. Il enregistre ce qui passe. Il recoud ma langue arrachée irrémédiablement. Giney marche sur les bûchers de glaces.

 

Giney réalise la dialectique subtile qui invente le sujet dans ses déplacements. Il capte les révélations et les étonnements, les bases et les sommets. Il sait être en donnant la main à l’autre. 

Giney n’est pas un exilé du monde. Avec ses javelots, ses haches et ses tribus. C’est le monde qui soudain s’exile en lui et organise ses campements. Giney pousse un cerceau de bois avec une baguette en dévalant les escaliers de toutes les gares. 

 

Incidence, sa revue, il l'a portée dans son ventre. Précieux et précis. Incidence porte son nom. Cette revue qui est l’anthologie d’une aventure de la poésie contemporaine est vraiment un angle de fer. Elle vient de loin ou d’ailleurs. De l’histoire du plasticien qui explore les inconnus qu’il pressent et qu’il aime. Elle se veut synonyme de conséquence, répercussion, influence, effet, impact, contrecoup, éclaboussure. Conséquence d’une vie, coin qu’on enfonce ou « enfance » dans le réel avec une masse. Echo d’un mur qu’on ne connaît pas, oui éclaboussure de quelque chose qu’on jette dans la mer et qui trempe le visiteur. « Incidence » une liste amoureuse des poésies. Giney l’a portée comme une prière dans ses mains de maçons et de dentellière.

 

L’image et le mouvement sont les mamelles de l’artiste. La femme-mammifère qui perd son lait éclabousse le silence. Il est un télescope qui filme les naissances où les répétitions ne se répètent pas. Il fixe une femme qui marche dans la ville en écrivant des poèmes en SMS. Nous sommes debout en cachant des secrets. Un café noir réveille le matin et le soleil froid de la mer invente une fleur. Oui l’enfer existe et Giney filme les passages qui arrivent aux socialismes des poèmes. Il a su explorer les cheveux dans mon poème et aussi mes mains. Oui, le cheveu est un des secrets du texte. On se pend toujours au bout d’un cheveu pour tirer notre tête.

La poésie est cette tête que l’on traîne pour la placer sur un corps qu’on ne connaît pas.

 

Giney est un calligraphe du sens. Il sait capturer la poésie et lui donner sa forme. Il taille le roseau pour écrire sur des verres brisés. Sa main vient de loin. D’un corps plus vieux que lui. Un corps de terre et d’eau. Un corps comme une étoile. Un corps de cœur. Un corps de battement et de batterie. Un corps de boussole. La ligne noire qu’il trace dans l’air nous apprend à relire le poème d’une autre manière, depuis un angle nouveau qui invente les géométries.

 

​La douleur est une condition de l’art. A partir d’elle on trouve des joies qui ne sont pas le bonheur. Qui sont des réponses éternelles à l’enfer, c’est-à-dire aux manifestations du Rien, ce Nihil terrible qui accompagne nos marches. Giney a porté ses croix comme un Christ des ports. Je reconnais ses croisements dans les joies qu’il nous donne. 

Pourquoi la nuit est noire ? demande Edgar Poe et celui-ci de répondre : Parce que la lumière émise par les étoiles les plus lointaines n’a pas encore eu le temps de nous parvenir. Si ce n’était pas le cas, la nuit serait limitée par un infini d’étoiles serrées. Oui, le noir de la nuit se manifeste par la finitude du temps et non de l’espace.

 

L’art est un déchirement qui recoud en permanence ce qui en lui est déchiré.

La douleur est absurde et l’art est une volonté et un choix. Non un hasard mais une façon d’installer un ordre inexploré commel’amour.

 

L’art de Giney est un don à partir de cette douleur. Un art au service de l’autre, car il sait disparaître au plus profond du trou qui le creuse pour voir l’autre à travers ce trou. C’est la condition-même de cet artiste véritable qui ne s’arrête pas à la psychologisation ni à la compassion sur sa vie. En ce sens il est le modèle de ce qu’est l’art face à l’artiste. Un artiste ne signe que son anonymat. Giney Ayme invente des anonymats singuliers et inimitables.

 

Giney est un témoin essentiel des passages amoureux de l’art. Il déplace le statut de l’artiste en cassant le curseur des stabilités. Peintre, verrier, performeur, éditeur, cinéaste, guitariste, ouvrier maçon, ramasseur de trésor, marin, habitant du monde, il déplace l’art là où il se trouve. Il est un acteur de l’air, une mouette et un corbeau. Il a toujours un bateau caché dans les vagues même si plusieurs fois il l’a coulé en pleine mer. Notre mer, notre âme.

Giney Ayme est un chasseur des présents de l’infini. Sa main d’ouvrier et d’artiste invente les échelles qui montent jusqu’à nous.

 

Serge Pey (Septembre 2011)