« L'Hymne à l'Europe universelle (sic) »

 

Ecrire en poète, c'est étreindre le corps obscur de la langue et viser la plus grande clarté. C'est tisser une forme-pensée, une prose offerte à la trouée du vers, sans rien éluder des multiples expériences du vivre.
C'est s'éprouver toujours inconnu, intimement étranger à soi-même et étrangement lié à l'autre — et faire l'expérience que le dire qui nous fonde est toujours une adresse à autrui (à je ne sais qui).

 

C'est nouer ensemble des strates de pensée ou de perception de réalités hétérogènes (rugueuses, rétives ou éruptives), — et déployer un dire qui témoigne d'un monde en l'inventant toujours autre — en avant de lui-même et à flanc d'impossible : car le récit, s'il est poème, ne colle pas à ce qui est, n'est ni conforme ni adéquat, ne restitue pas, mais performe, — invente et ouvre le possible à venir.

 

Pour que soit sauvegardée cette invention (poétique) des possibles, écrire nécessite une lutte contre tout ce qui dans la langue (dans le monde) sans cesse se corrompt, se clôt, s'enkyste en images, s'insinue en propagande et colonise, empêche de voir et d'entendre, remplaçant la puissance vive de la nomination par l'euphémisation et l'emphase, ou substituant à la circulation infinie de la question un prêt-à-penser, un arsenal d'opinions et de clichés qui étouffent la pensée.

 

Qu'il soit en prose ou en vers, le poème, alors, résiste, par son lancer, par son saut ou son pas de côté, dressant contre la complainte, la soumission ou le découragement face à l'état-du-monde-comme-il-est, sa force d'affirmation et de salutation de l'inconnu (de l'être insituable de l'homme, de l'impropriété du sujet). Il relance, toujours plus loin, la question.

Dans le même mouvement, oui, dans le même temps, précisément, étant toujours lui-même lancer précis (inscrit dans le temps) et inachevé, intemporel et   présent (tout poème se lit "maintenant"),   le poème organise, avec les ressources mêmes de la langue, la résistance à ce qui, dans la langue (dans le monde), assigne et aliène, détruit la place du "je-ne-sais-qui", poussant hors de ses frontières ou renvoyant à l'invisibilité, à l'inexistence sociale, celui qui (parmi les n'importe qui) est aux yeux de l'époque (de la société) le plus irréductiblement autre et qu'elle dit "barbare" et menaçant, trouvant dans cette menace qu'elle a elle-même produite en la formulant le prétexte à l'exclusion qu'elle opère.

 

C'est autour du mot Rrom que se cristallise aujourd'hui le plus fortement cet enjeu."

Florence Pazzottu